APARTHEID

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APARTHEID
APARTHEID

L’abolition officielle de l’apartheid en 1991 a mis fin sur le plan juridique Ă  un systĂšme social de relations interpersonnelles et intercommunautaires qui avait progressivement rejetĂ© l’Afrique du Sud blanche au ban de la communautĂ© internationale.

C’est en 1950 que le mot afrikaans apartheid entre dans le vocabulaire sud-africain. Il signifie littĂ©ralement «état de sĂ©paration». Mais il prend rapidement le sens de systĂšme politique organisĂ© Ă  partir d’une discrimination raciale rigoureuse, voire d’une hiĂ©rarchisation des groupes ethniques, selon le principe affirmĂ© en son temps par le Premier ministre H. F. Verwoerd: «Chaque individu doit occuper dans la sociĂ©tĂ© la place qui lui revient.»

La doctrine de l’apartheid, qui se donne comme objectif et lĂ©gitimation «le dĂ©veloppement parallĂšle et sĂ©parĂ© des races», postule au dĂ©part une sĂ©paration territoriale systĂ©matique entre les diffĂ©rents groupes ethniques. C’est donc beaucoup plus qu’une sĂ©grĂ©gation de fait qui a toujours plus ou moins existĂ© en Afrique du Sud eu Ă©gard Ă  la complexitĂ© de l’histoire coloniale et Ă  la diversitĂ© sociologique du pays. C’est aussi une doctrine trĂšs diffĂ©rente de la doctrine «sĂ©parĂ© mais Ă©gal» (Separate but Equal ) maintenue jusqu’en 1954 par la Cour suprĂȘme fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine dans le cadre du «problĂšme noir» aux États-Unis.

Une telle doctrine n’a pu s’affirmer puis s’épanouir (avant de tomber dans l’impasse) qu’en prenant appui sur un ensemble de croyances et de comportements Ă©troitement liĂ©s Ă  la mentalitĂ© et Ă  l’histoire de la communautĂ© blanche sud-africaine, et plus prĂ©cisĂ©ment de la communautĂ© afrikaner .

C’est effectivement Ă  partir du moment oĂč cette communautĂ© conquiert le pouvoir politique (Ă©lections lĂ©gislatives de 1948) par le biais du Parti national que s’instaure officiellement le systĂšme apartheid. Il est amorcĂ© vigoureusement (loi de 1950) par le Premier ministre D. F. Malan (1948-1954), puis dĂ©veloppĂ© par son successeur J. L. Strijdhom (1954-1958) qui lance le slogan du baaskap – la domination du maĂźtre blanc – et de l’afrikanerdom . Il reviendra Ă  H. F. Verwoerd, Premier ministre de 1958 Ă  1966, de «rationaliser» le systĂšme et d’en tirer toutes les consĂ©quences logiques, Ă  commencer par le dĂ©coupage territorial (homelands puis bantoustans ).

Jusque vers les annĂ©es 1980, le systĂšme apartheid, Ă©tendu au Sud-Ouest africain-Namibie, apparaĂźt inĂ©branlable. Il rĂ©siste Ă  toutes les pressions internes et internationales: condamnations rituelles par l’O.N.U. et par les mouvements anti-apartheid, lutte armĂ©e lancĂ©e Ă  partir de 1966 par l’African National Congress (A.N.C.) et ses alliĂ©s, menaces de sanctions et exclusion des organisations internationales.

Les tenants du systĂšme ne rĂ©clament que du temps pour faire la preuve du succĂšs de la formule, tandis que les sympathisants voient dans l’apartheid, malgrĂ© ses dĂ©fauts, une modalitĂ© intĂ©ressante... du droit Ă  l’autodĂ©termination des peuples et des ethnies.

À chacun ou presque sa gĂ©opolitique de l’apartheid. C’est dire assez l’ambiguĂŻtĂ© qui a toujours accompagnĂ© cette politique de dĂ©veloppement parallĂšle et sĂ©parĂ© des races malgrĂ© les justificatifs et les justifications avancĂ©s par ses promoteurs.

Au moment oĂč l’abandon de cette doctrine en atteste l’échec – dont les consĂ©quences Ă  moyen et long terme en Afrique du Sud sont difficiles Ă  Ă©valuer –, il faut en rappeler l’origine, le contenu, ainsi que les crises et les combats qu’elle a provoquĂ©s pendant presque un demi-siĂšcle.

1. Les fondements de l’apartheid

Les croyances traditionnelles du peuple boer, passĂ©es en hĂ©ritage Ă  la communautĂ© afrikaner, et l’influence d’idĂ©ologies totalitaires sont les deux sources principales de cette doctrine. À vrai dire, il s’agit moins d’une doctrine scientifiquement Ă©laborĂ©e que d’un ensemble de thĂšmes, propagĂ©s surtout dans les discours officiels, qui constituaient la philosophie politique du nationalisme afrikaner.

L’image du Boer classique, le pionnier hollandais du XVIIIe siĂšcle et le voortrekker du Grand Trek, est celle qu’a popularisĂ©e la formule afrikaans Die Boer met sij bijbel en sij roer (le Boer avec sa bible et sa carabine). Vivant frustement et mĂȘme dangereusement, il vivait aussi de certitudes Ă©tayĂ©es sur une foi calviniste austĂšre, bornĂ©e sans doute, mais sincĂšre. Ce fond de croyances a persistĂ©. Il explique la permanence de certaines attitudes politiques et, malgrĂ© l’évolution des mentalitĂ©s dans la communautĂ© europĂ©enne, sert encore de cadre de rĂ©fĂ©rence pour une bonne partie de celle-ci.

Quatre «dogmes»

Quatre thĂšmes principaux se dĂ©gagent comme de vĂ©ritables dogmes. D’abord le thĂšme de l’histoire nationale, celle du peuple boer, qui, comme les HĂ©breux de l’Ancien Testament, a connu le Grand Exode (le Grand Trek de 1836-1840) et continue d’éprouver les difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  la situation privilĂ©giĂ©e de peuple Ă©lu.

L’évidente «volontĂ© divine» qui, aujourd’hui comme hier, guide le destin de la nation afrikaner constitue le deuxiĂšme thĂšme de la philosophie nationaliste. Le prĂ©ambule de la Constitution rĂ©publicaine de 1961 se faisait l’écho de cette croyance profondĂ©ment ancrĂ©e: «En humble soumission Ă  Dieu tout-puissant, qui rĂ©git les destinĂ©es des nations et l’histoire des peuples, qui a rassemblĂ© sur cette terre nos ancĂȘtres venus de toutes parts et la leur a donnĂ©e, qui les a guidĂ©s de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, qui les a miraculeusement dĂ©livrĂ©s des dangers qui les menaçaient...» Or Dieu a voulu la sĂ©paration des races, et l’apartheid, qui est prĂ©cisĂ©ment fondĂ© sur la «diffĂ©renciation» naturelle des ĂȘtres humains, est donc conforme Ă  la volontĂ© divine. Il est vrai que, depuis son tournant historique de 1986, l’Église rĂ©formĂ©e hollandaise (N.G.K.) a abandonnĂ© ce support biblique, mais les «dissidents» continuent d’exploiter en ce sens les Écritures.

Un troisiĂšme thĂšme, soulignĂ© avec insistance, affirme que le rĂŽle privilĂ©giĂ©, quoique incompris, de l’Afrique du Sud blanche est de dĂ©fendre la civilisation chrĂ©tienne occidentale. La lutte contre les doctrines matĂ©rialistes, auxquelles on associe volontiers les aspirations libĂ©rales, s’impose au nom du christianisme. La dĂ©fense de la civilisation occidentale implique le maintien de la suprĂ©matie blanche, seule garante de ces valeurs fondamentales. Autrement dit, s’opposer Ă  l’apartheid c’est vouloir saper la civilisation chrĂ©tienne dont les non-Blancs sont pourtant bĂ©nĂ©ficiaires.

Enfin, il y a la croyance en la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server la puretĂ© biologique de la race blanche. Officiellement, on n’affirme plus que les autres races sont «infĂ©rieures», on insiste seulement sur les diffĂ©rences de civilisation et sur les dĂ©calages culturels. L’argument cache nĂ©anmoins une mystique de la race, ouvertement proclamĂ©e avant la Seconde Guerre mondiale par les «nationalistes purifiĂ©s». Ceux-ci condamnaient «le libĂ©ralisme et le nĂ©grophilisme qui voudraient balayer toutes les barriĂšres de couleur et faire de l’Afrikaner un ĂȘtre sans colonne vertĂ©brale». D’oĂč cette crainte maladive du mĂ©tissage, aggravĂ©e par la progression numĂ©rique des non-Blancs, qui pousse Ă  rejeter hors de la communautĂ© blanche tout individu qui ne ressemble pas suffisamment Ă  un Blanc. «Le problĂšme fondamental est de prĂ©server la race blanche et la civilisation occidentale», dĂ©clarait en 1956 le Premier ministre Strijdhom. Cette formule explique au fond tout le systĂšme de l’apartheid.

L’inspiration nazie

À cette conception chrĂ©tienne et paternaliste de la sĂ©paration des races, appelĂ©e parfois «apartheid honorable» (eerbare apartheid ), s’est surimposĂ©e, Ă  partir des annĂ©es 1930, une philosophie politique autoritaire, exclusive et agressive, directement inspirĂ©e du nazisme. La presse nationaliste (notamment Die Transvaler , dont le rĂ©dacteur en chef est en 1940 le futur Premier ministre Verwoerd) dĂ©veloppe avec complaisance les thĂšmes favoris de l’idĂ©ologie nazie.

L’antisĂ©mitisme, pratiquement inconnu auparavant, se manifeste alors aussi bien Ă  l’égard des juifs sud-africains, dont le pourcentage par rapport Ă  la population blanche totale est d’environ 5 p. 100, qu’à l’égard des juifs rĂ©fugiĂ©s d’Europe centrale et d’Allemagne. Diverses lois menacent les premiers du numerus clausus dans les professions; on s’efforce d’interdire l’immigration aux seconds. À l’action diffuse mais efficace du Broederbond s’ajoute l’action directe d’organisations pro-nazies (Boerenasie, Greyshirts, New Order animĂ© par Oswald Pirow), dont la plus militante est l’Ossewa-Brandwag.

J. B. Vorster, qui succĂ©da Ă  Verwoerd au poste de Premier ministre de 1966 Ă  1978, Ă©tait Ă  l’époque membre de l’état-major de l’Ossewa-Brandwag. À la suite d’un affrontement sanglant entre ce mouvement et les forces gouvernementales, Ă  Johannesburg en 1941, le gĂ©nĂ©ral Smuts fait interner plusieurs milliers de militants de cette organisation paramilitaire, officiellement dissoute en 1950.

Ainsi, durant quinze ans au moins, se propage un racisme virulent qui exalte la supĂ©rioritĂ© de la race blanche, voire de la «race afrikaner». Son apparence scientifique renforce les croyances traditionnelles. Son aspect doctrinal suscite la recherche de mĂ©thodes et de moyens rationnels pour mettre en Ɠuvre efficacement la politique de sĂ©paration des races. La vigueur du systĂšme de l’apartheid n’est d’ailleurs concevable que dans le cadre d’une doctrine autoritaire, fondĂ©e sur des «vĂ©ritĂ©s» premiĂšres qui n’admettent pas de contestation. Aujourd’hui encore, en Afrique du Sud comme en Europe, les groupuscules blancs nĂ©o-nazis demeurent actifs dans une semi-clandestinitĂ©. La tourmente des annĂ©es 1984-1987 et la relance d’une extrĂȘme droite blanche (modeste en reprĂ©sentativitĂ© mais bruyante) leur a redonnĂ© un certain Ă©lan, Ă  dĂ©faut de lĂ©gitimation dans l’opinion sud-africaine europĂ©enne.

2. La classification des groupes raciaux

L’application de l’apartheid exige au dĂ©part un recensement de tous les habitants et leur rattachement dĂ©finitif Ă  leur groupe ethnique d’origine. L’extrĂȘme imbrication des races en Afrique du Sud et la fragilitĂ© des critĂšres lĂ©gaux rendent cette classification difficile, souvent arbitraire, et humainement toujours dramatique.

Le Population Registration Act de 1950 (aboli en juin 1991) rĂ©partissait la population en quatre groupes ethniques principaux: Bantous (Noirs africains), EuropĂ©ens (Blancs), MĂ©tis (Coloureds ) et Asiatiques (Indiens). En prenant les statistiques du recensement de 1980, c’est-Ă -dire au moment oĂč les fissures apparaissent dans le systĂšme d’apartheid rigide, cela donnait: Bantous 17,258 millions (auxquels il faut ajouter les habitants des trois États noirs de l’époque, soit environ 2,2 millions); Blancs 4,6 millions; Coloureds 2,7 millions; Asiatiques 0,8 million. Soit 68 p. 100 de Bantous, 19 p. 100 de Blancs, 9,7 p. 100 de MĂ©tis et 3,1 p. 100 d’Asiatiques. De loin la plus nombreuse, la population africaine, estimĂ©e en 1904 Ă  environ 4 millions d’individus, Ă©tait de 12 millions en 1965 et approchait les 20 millions en 1983. Son taux annuel moyen d’accroissement (de 2 Ă  2,4 p. 100) est nettement plus Ă©levĂ© que celui des Blancs (1,5 p. 100) tout en restant trĂšs infĂ©rieur Ă  celui des MĂ©tis (3,1 p. 100) et des Asiatiques (3,8 p. 100). Les projections dĂ©mographiques pour l’an 2000 situent la population totale de l’Afrique du Sud dans une fourchette de 47 Ă  51 ou 53 millions dont 30 millions de Bantous, soit un doublement dans le dernier quart du siĂšcle, contre 5,2 millions de Blancs, lesquels pourraient ĂȘtre, en nombre, rejoints sinon dĂ©passĂ©s par les populations mĂ©tisse et asiatique.

L’accĂ©lĂ©ration, surtout depuis 1950, de l’urbanisation et l’accroissement dĂ©mographique de la communautĂ© africaine renforcent inĂ©vitablement les contacts interraciaux et, par contrecoup, contraignent le lĂ©gislateur blanc Ă  «perfectionner» sans cesse le systĂšme de l’apartheid pour rĂ©duire, sinon empĂȘcher, les contacts. Les MĂ©tis sont pour la plupart concentrĂ©s dans la province du Cap, tandis que la communautĂ© asiatique comprend essentiellement la forte minoritĂ© indienne du Natal et quelques milliers de Chinois. Quant Ă  la communautĂ© blanche, elle se subdivise en deux groupes distincts, sinon par l’origine ethnique, du moins par la langue, le sentiment et la position Ă©conomique: le groupe afrikaner et le groupe anglophone, auquel se rattache la dynamique minoritĂ© juive sud-africaine.

La barriĂšre de couleur

Mais ces chiffres bruts ne donnent qu’une faible idĂ©e de la mosaĂŻque des races en Afrique du Sud et de la difficultĂ© des classifications. La communautĂ© africaine – oĂč l’on compte dix tribus principales, Xhosa, Zoulou, Sotho, Tswana, Venda... – est elle-mĂȘme trĂšs diffĂ©renciĂ©e. Chez les Coloureds, il faut distinguer plusieurs sous-groupes (MĂ©tis du Cap, Malais islamisĂ©s, Griqua...). Les Japonais, quoique asiatiques, sont traitĂ©s comme des Blancs. D’une province Ă  l’autre, la rĂ©partition des ethnies est trĂšs inĂ©gale: le Transvaal recueille la moitiĂ© de la population bantoue urbanisĂ©e, la province du Cap la quasi-totalitĂ© des MĂ©tis, tandis que les Indiens sont «interdits» en Orange et l’étaient en Namibie pratiquement jusqu’en 1990, date de l’indĂ©pendance.

En dĂ©finitive, deux Ă©lĂ©ments doivent ĂȘtre pris en considĂ©ration pour juger du problĂšme. D’abord la loi du nombre: le rapport actuel entre Blancs et non-Blancs est de 1 contre 5, alors qu’aux États-Unis il est de 11 contre 1. Ensuite, les nuances de pigmentation: la gamme des couleurs en Afrique du Sud est trĂšs Ă©tendue. Or c’est la couleur qui, avant tout, sert de base Ă  la classification lĂ©gale destinĂ©e Ă  Ă©riger entre chaque groupe ethnique une barriĂšre – le colour bar – aussi Ă©tanche que possible.

La technique et la procĂ©dure de classification des races sont prĂ©vues par le Population Registration Act de 1950, modifiĂ© et perfectionnĂ© Ă  plusieurs reprises. L’apparence physique et la commune renommĂ©e sont les deux critĂšres retenus: toute personne dont «l’aspect est manifestement celui d’une personne blanche ou qui est gĂ©nĂ©ralement reconnue comme telle» est classĂ©e dans le groupe blanc. Le mĂȘme raisonnement vaut pour les autres groupes ethniques.

La classification, Ă©tablie par l’administration Ă  l’occasion du recensement, est, Ă  l’époque, mentionnĂ©e sur la carte d’identitĂ© obligatoire et, pour les Africains, sur le reference-book , document servant de livret de travail et de laissez-passer qu’ils doivent porter sur eux en permanence sous peine de sanctions. C’est Ă  l’intĂ©ressĂ© qui conteste sa classification d’apporter la preuve – qu’il ne peut pratiquement jamais fournir – qu’il appartient Ă  un autre groupe ethnique. Le but de la loi est de dĂ©courager et d’interdire le passing , c’est-Ă -dire d’empĂȘcher les personnes dont l’apparence physique n’est pas nettement affirmĂ©e de se faire admettre dans la catĂ©gorie des Blancs.

Une loi, votĂ©e en avril 1967, renforce ce systĂšme Ă  l’encontre des MĂ©tis dont l’ascendance familiale est dĂ©sormais prise en considĂ©ration, pour Ă©carter Ă©ventuellement les consĂ©quences d’une apparence physique qui, Ă  elle seule, conduirait parfois Ă  les ranger dans la communautĂ© blanche. Plus de 100 000 cas litigieux avaient Ă©tĂ© tranchĂ©s entre 1950 et 1957 par une commission spĂ©ciale. En 1958, le ministre de l’IntĂ©rieur indiquait que le registre de la population sud-africaine Ă©tait Ă  jour Ă  95 p. 100.

Les conséquences humaines et politiques

ProfondĂ©ment humiliant pour tous les non-Blancs, ce systĂšme de classification provoque des drames individuels et familiaux, notamment pour les mĂ©nages mixtes contraints de se sĂ©parer, pour les enfants nĂ©s de parents de race diffĂ©rente, dont on ne dira jamais assez le douloureux destin. Car, si l’apartheid peut ĂȘtre considĂ©rĂ©, d’un point de vue purement intellectuel, comme une solution politique logique et «possible» – ce qui reste Ă  dĂ©montrer –, on ne peut ignorer que ce systĂšme, dĂ©cidĂ© et imposĂ© par la seule minoritĂ© blanche afin de sauvegarder des intĂ©rĂȘts qu’elle estime lĂ©gitimes, suppose une classification non seulement raciale, parce que tenant compte de diffĂ©rences naturelles, mais aussi et surtout raciste, parce que fondamentalement inspirĂ©e par le prĂ©jugĂ© de race (race prejudice ).

Le systĂšme apartheid

C’est Ă  partir de cette classification rigoureuse que devait normalement s’instaurer la politique de «dĂ©veloppement sĂ©parĂ© et parallĂšle» des races (apartheid), qui fut Ă©tendue mĂȘme aux MĂ©tis – c’est-Ă -dire Ă  une communautĂ© minoritaire considĂ©rĂ©e jusqu’ici comme un «appendice de l’homme blanc». Un trĂšs volumineux appareil lĂ©gislatif et rĂ©glementaire dĂ©finit et rĂ©glemente ce systĂšme. En rĂ©alitĂ©, ce qui fait problĂšme pour le maintien de la suprĂ©matie politique (et de la survie?) de la communautĂ© europĂ©enne, c’est avant tout la domination dĂ©mographique croissante de la communautĂ© bantoue. D’oĂč les deux volets complĂ©mentaires du systĂšme apartheid qui n’entend pas ĂȘtre une frileuse et nĂ©gative politique de discrimination raciale: un volet visant Ă  l’établissement d’une sĂ©paration lĂ©gale radicale entre les diffĂ©rents groupes ethniques, et un volet offrant aux Bantous la possibilitĂ© de dĂ©velopper librement leur propre civilisation grĂące Ă  la crĂ©ation des bantoustans.

La formule Live and let live apart («Vivre et laisser vivre [chaque groupe] sĂ©parĂ©ment») devient le principe officiel, qui Ă©voque Ă  diffĂ©rents Ă©gards la formule Separate but Equal («SĂ©parĂ© mais Égal») qui fit jurisprudence dans le problĂšme noir aux États-Unis jusqu’à son abolition, en 1954, par la Cour suprĂȘme fĂ©dĂ©rale. La sĂ©paration verticale des races et la crĂ©ation des bantoustans ont Ă©tĂ© les deux axes fondamentaux de ce systĂšme d’apartheid durant plus de quarante ans (1950-1991). Il faut en connaĂźtre les manifestations principales pour apprĂ©cier l’évolution ultĂ©rieure.

3. La séparation verticale des races

Au principe d’intĂ©gration qui caractĂ©rise l’État-nation, l’Afrique du Sud des annĂ©es 1950 substitue le principe d’exclusion, assorti de sanctions pĂ©nales applicables aux individus, y compris aux Blancs, qui y dĂ©rogent. Une sĂ©paration verticale entre les quatre grands groupes ethniques officiels va s’instaurer progressivement, mais systĂ©matiquement, dans tous les domaines. La politique du Parti national est bien, alors, d’ériger en un vĂ©ritable systĂšme de «sĂ©paration» ce qui n’était jusqu’ici en Afrique du Sud, si l’on ose dire, que simple discrimination raciale (colour bar ) plus ou moins Ă©tendue et rationalisĂ©e. Tout un rĂ©seau lĂ©gislatif et rĂ©glementaire se met en place, pour l’essentiel dans la dĂ©cennie 1950-1960. On ne peut ici que faire allusion aux principaux textes. Il y a eu plus de quatre-vingts lois importantes adoptĂ©es en la matiĂšre entre 1950 et 1964, dont la lĂ©gislation instaurant la sĂ©grĂ©gation rĂ©sidentielle qui est Ă  la base de cette sĂ©paration verticale des races. RĂ©guliĂšrement modifiĂ©s dans le sens de la rigueur, notamment Ă  l’époque du Premier ministre Verwoerd (1958-1966) qui fut non pas le vĂ©ritable initiateur mais le grand architecte de l’apartheid, ces textes ont Ă©tĂ© l’armature juridique d’un rĂ©gime qui visait au cloisonnement le plus Ă©tanche et qui, avec le temps, espĂ©rait bien rĂ©ussir ce pari. Le dĂ©but du dĂ©mantĂšlement amorcĂ© Ă  partir de l’annĂ©e 1980 en atteste, au contraire, l’échec.

Mais, durant trente annĂ©es (1950-1980), cette politique de «dĂ©veloppement sĂ©paré» des races s’est maintenue et mĂȘme approfondie dans tous les secteurs de la vie politique, Ă©conomique et sociale. En rĂ©alitĂ©, avant d’ĂȘtre «dĂ©veloppement», l’apartheid est d’abord et surtout «sĂ©paration», une sĂ©paration imposĂ©e par une minoritĂ© blanche et avant tout dans son propre intĂ©rĂȘt ainsi que le proclame le principe de l’Afrikanerdom : si la communautĂ© blanche (afrikaner) veut survivre, il faut qu’elle retienne pour elle seule le pouvoir de commandement.

Pour donner une idĂ©e du cloisonnement des communautĂ©s, il suffit d’évoquer les principaux domaines oĂč a sĂ©vi une sĂ©paration rigoureuse. Dans le domaine politique, les non-Blancs sont exclus de toute participation aux affaires nationales et locales. En 1936 et en 1956, Africains et MĂ©tis du Cap ont perdu le droit de suffrage que leur avait reconnu la Constitution de 1909, et le Promotion of Bantu Self-Government Act de 1959 a effacĂ© toute trace de participation mĂȘme indirecte. Chaque communautĂ© vit pour et sur ellemĂȘme: elle a, ou peut avoir, ses propres organisations politiques et professionnelles; au niveau local existent des institutions oĂč le droit de suffrage s’exerce selon des modalitĂ©s variĂ©es; sur le plan national, des conseils consultatifs, installĂ©s en 1961-1963, sont placĂ©s auprĂšs des ministĂšres blancs responsables. Ces organismes – qui sont thĂ©oriquement reprĂ©sentatifs de chaque communautĂ© – sont considĂ©rĂ©s comme l’amorce de futurs parlements mĂ©tis, indien, voire africain, dont la compĂ©tence serait strictement limitĂ©e aux affaires du groupe intĂ©ressĂ©. Mais tout cela n’existe encore qu’à l’état d’ébauche.

Sur le plan sociologique, c’est surtout dans le domaine des rapports individuels et de la vie sociale que la sĂ©grĂ©gation prend toute sa signification. À l’interdiction des mariages mixtes entre Blancs et non-Blancs (1949), corroborĂ©e en 1967 par l’invaliditĂ© de ces mariages contractĂ©s Ă  l’étranger, s’est ajoutĂ©e l’interdiction rigoureusement sanctionnĂ©e des rapports hors mariage (Immorality Amendment Act, 1950). La crainte de la pollution de la race blanche est ici Ă©vidente: d’une part les mariages mixtes, entre Blancs et Bantous surtout, ont toujours Ă©tĂ© trĂšs rares en Afrique du Sud et leur interdiction ne porte guĂšre Ă  consĂ©quence, d’autre part le dĂ©lit d’immoralitĂ© n’existe pas pour les relations sexuelles hors mariage entre partenaires non blancs appartenant Ă  des communautĂ©s diffĂ©rentes. À l’interdiction du «mĂ©lange biologique» vient s’ajouter en 1953 celle du «mĂ©lange social», le Reservation of Separate Amenities Act, loi qui sera Ă  l’origine de ce qu’on appellera vingt ans plus tard le petty apartheid ou apartheid mesquin. La loi impose la sĂ©paration entre Blancs et non-Blancs dans tous les lieux et domaines oĂč les contacts sociaux se manifestent (lieux publics, moyens de transport, lieux rĂ©crĂ©atifs, sports, hĂŽtels, etc.). L’égalitĂ© matĂ©rielle de traitement est expressĂ©ment repoussĂ©e, les tribunaux n’ayant plus le pouvoir d’exiger le respect du principe «sĂ©parĂ© mais Ă©gal» gĂ©nĂ©ralement appliquĂ© jusqu’à cette date.

Les exceptions Ă  cette discrimination lĂ©gale ne sont qu’apparentes. Les contacts restent mixtes dĂšs lors qu’ils reflĂštent des rapports de maĂźtre Ă  serviteur. Tel est le cas du personnel domestique, dont la situation est strictement rĂ©glementĂ©e quant aux possibilitĂ©s d’hĂ©bergement en dehors des heures de travail; de plus, l’absence frĂ©quente de locaux modernes adaptĂ©s au systĂšme de l’apartheid ou la rĂ©sistance de certaines autoritĂ©s locales – au Cap par exemple – jouant de leur autonomie retardent encore l’instauration d’une Ă©tanchĂ©itĂ© parfaite entre communautĂ©s.

Ségrégation résidentielle

La sĂ©grĂ©gation rĂ©sidentielle, fondĂ©e sur le cĂ©lĂšbre Group Areas Act de 1950 complĂ©tĂ© par des lois diverses, dĂ©bouche sur un systĂšme complexe, diffĂ©renciĂ© et progressif qui vise Ă  «regrouper» chaque groupe ethnique dans des espaces gĂ©ographiques dĂ©terminĂ©s et dĂ©finitifs. Des zones d’habitation exclusives, subdivisĂ©es en quartiers ethniques ou linguistiques, sont ainsi dĂ©limitĂ©es par le gouvernement. Les droits de propriĂ©tĂ© et de commerce, devenus trĂšs prĂ©caires, sont en principe rĂ©servĂ©s aux seuls rĂ©sidents appelĂ©s Ă  vivre en vase clos. Le regroupement s’applique Ă  partir de 1965 aux MĂ©tis et aux Chinois, tant dans les villes que dans les campagnes. Ces dĂ©placements forcĂ©s de population – y compris parfois de familles blanches – provoquent des drames, des rĂ©sistances, et dĂ©sorganisent la vie Ă©conomique. La communautĂ© indienne a Ă©tĂ© particuliĂšrement frappĂ©e par ce systĂšme dont l’application mĂ©thodique s’est poursuivie malgrĂ© les protestations. Pour l’État, c’est d’ailleurs une lourde charge financiĂšre, dont le gouvernement tire justification et fiertĂ©. Il est vrai que ces nouvelles Indian ou Bantu townships qui ceinturent les villes europĂ©ennes obĂ©issent Ă  un urbanisme rationnel et offrent des avantages matĂ©riels trĂšs apprĂ©ciables. Bien des bidonvilles ont ainsi disparu. Mais l’incontestable progrĂšs matĂ©riel justifie-t-il moralement une politique fondĂ©e en principe sur les «diffĂ©rences naturelles» et en rĂ©alitĂ© sur l’inĂ©galitĂ©?

Cette politique de sĂ©paration gĂ©ographique des groupes raciaux dans le cadre d’un mĂȘme État, dont la crĂ©ation des bantoustans est un Ă©lĂ©ment fondamental en ce qui concerne la majoritĂ© africaine, se heurte pratiquement Ă  des obstacles insurmontables.

La sĂ©paration dans l’emploi

Conforme Ă  l’idĂ©ologie de l’apartheid, la sĂ©paration rigide des races dans la vie professionnelle et Ă©conomique – qui touche surtout en termes quantitatifs la population noire – dĂ©bouche en fait sur une discrimination raciale pure et simple au profit du travailleur blanc, mais au dĂ©triment souvent du dĂ©veloppement de l’économie, conduite et dominĂ©e par la communautĂ©... blanche. Avant 1948, dĂ©jĂ , la lĂ©gislation sociale variait selon l’appartenance ethnique; le mouvement s’est amplifiĂ©. Les litiges professionnels sont soumis, pour les non-Blancs, Ă  une procĂ©dure spĂ©ciale d’arbitrage oĂč la dĂ©cision finale revient aux responsables blancs. GrĂšves et lock-out sont interdits aux personnes de couleur. Si les syndicats mixtes sont Ă©galement interdits, les syndicats propres Ă  chaque communautĂ© restent libres, mais ils ne sont pas lĂ©galement reconnus, ce qui les prive de toute efficacitĂ©. Enfin et surtout, la politique du job reservation empĂȘche les non-Blancs d’accĂ©der aux emplois spĂ©cialisĂ©s alors mĂȘme que de nombreux industriels blancs seraient favorables Ă  leur formation professionnelle. Au dĂ©but des annĂ©es 1980, la rĂ©partition globale de l’emploi se prĂ©sentait ainsi: les emplois qualifiĂ©s sont tenus Ă  80 p. 100 par les Blancs et les postes sans qualification Ă  82 p. 100 par les Africains; dans la catĂ©gorie des emplois semi-spĂ©cialisĂ©s, la compĂ©tition est dĂ©jĂ  plus vive: on y compte environ 28 p. 100 de Blancs, 30 p. 100 de MĂ©tis et d’Indiens et 42 p. 100 d’Africains. C’est dans la politique de l’emploi que le systĂšme de l’apartheid aura rĂ©vĂ©lĂ© ses principales contradictions.

L’apartheid dans l’enseignement

Un systĂšme de dĂ©veloppement parallĂšle et sĂ©parĂ© doit logiquement s’épanouir – et se justifier par ses rĂ©sultats – dans le domaine de l’enseignement, de l’éducation et de la culture. DĂšs 1953, le gouvernement prend fermement en main la direction de l’enseignement public primaire et secondaire bantou et refaçonne les programmes d’enseignement (langue et matiĂšres d’enseignement) dans la perspective d’un «dĂ©veloppement sĂ©paré», c’est-Ă -dire, selon les dĂ©tracteurs du systĂšme, un enseignement orientĂ© et dĂ©valuĂ©. Les Ă©coles confessionnelles privĂ©es rĂ©sistent avec difficultĂ© Ă  cette politique de sĂ©paration culturelle qui sera Ă©tendue en 1963 aux Ă©tablissements pour MĂ©tis. Entre-temps, une loi de 1959 a introduit l’apartheid Ă  l’UniversitĂ© malgrĂ© les protestations d’un grand nombre d’intellectuels. DĂ©sormais, les universitĂ©s blanches ne peuvent plus s’ouvrir aux Ă©tudiants non blancs; en revanche ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s trois collĂšges universitaires pour les Bantous, un pour les MĂ©tis et un pour les Indiens. H. F. Verwoerd dĂ©finissait fort bien la philosophie de ce systĂšme d’éducation parallĂšle lorsqu’il dĂ©clarait: «Il faut civiliser sans occidentaliser.» Aux critiques, le gouvernement sud-africain rĂ©pond par des arguments statistiques et culturels. Le pourcentage de scolarisation de l’ensemble de la population bantoue, estimĂ© Ă  55 p. 100 en 1970, Ă©tait Ă  l’époque nettement supĂ©rieur Ă  celui d’autres pays d’Afrique australe et centrale, et peut-ĂȘtre Ă  l’ensemble de l’Afrique. Et pourquoi dĂ©noncer un systĂšme d’éducation qui, en soi, relĂšve de ce «droit Ă  la diffĂ©rence» revendiquĂ© de plus en plus dans les dĂ©mocraties occidentales? Argumentation spĂ©cieuse sans doute, eu Ă©gard aux objectifs, mais qui ne manque pas d’une certaine logique dans ce domaine de relations culturelles oĂč les tensions, de part et d’autre, sont exacerbĂ©es.

Apartheid et répression

Le systĂšme de l’apartheid ne peut se maintenir que par la mise en Ɠuvre d’un appareil de contrainte policiĂšre qui a pris, Ă  l’occasion, une dimension considĂ©rable. La densitĂ© et la complexitĂ© de la lĂ©gislation rĂ©pressive, aggravĂ©e par une qualification souvent trop vague des infractions, ouvrent la voie Ă  l’arbitraire policier et affaiblissent les possibilitĂ©s de contrĂŽle judiciaire.

La loi sur la suppression du communisme (1950), la loi sur les laissez-passer (1952), la loi antisabotage (1962) et toutes les modifications aggravantes apportĂ©es au General Law Amendment Act ne sont que des exemples parmi bien d’autres de ces textes destinĂ©s Ă  faire respecter l’ordre public sud-africain: sanctionner tous les manquements Ă  la sĂ©grĂ©gation raciale, Ă©liminer la subversion («communiste»), traquer systĂ©matiquement le terrorisme d’oĂč qu’il vienne. À cet effet, la dĂ©tention prĂ©ventive devient une vĂ©ritable institution (aux antipodes du fameux habeas corpus britannique) et le Code sud-africain – qui ne fait pratiquement pas la diffĂ©rence entre crime de droit commun et crime politique – est appliquĂ© avec une trĂšs grande rigueur, y compris pour la peine de mort par pendaison: 164 exĂ©cutions en 1987 et 117 en 1988 (76 Noirs, 38 MĂ©tis, 3 Blancs). Les pĂ©riodes de proclamation d’état d’urgence – Sharpeville 1960, Soweto 1976 et les annĂ©es 1983-1988 – sont Ă©videmment les plus rĂ©pressives, et la tension est devenue trĂšs forte. Il est vrai que, depuis le dĂ©but de la dĂ©cennie de 1980, le gouvernement sud-africain blanc – qui a le sentiment d’ĂȘtre dĂ©jĂ  engagĂ© dans l’«aprĂšs-apartheid» – est confrontĂ© Ă  des vagues cumulĂ©es de mouvements protestataires, tel l’U.D.F. (Front dĂ©mocratique uni), et de violences meurtriĂšres attribuĂ©es surtout Ă  l’A.N.C. Il n’est pas dans la nature du pouvoir afrikaner de cĂ©der Ă  l’intimidation mais c’est, au contraire, de se dĂ©fendre en frappant plus fort. En tĂ©moignent toujours les procĂšs pour «trahison» visant des membres de l’A.N.C. – le premier s’ouvrit en 1956 – qui, en janvier 1965, s’étaient soldĂ©s par quarante condamnations Ă  mort, une douzaine de condamnations Ă  la prison Ă  vie (dont celle de Nelson Mandela, prisonnier devenu charismatique et finalement libĂ©rĂ© en 1990), et par des peines d’emprisonnement temporaire totalisant... plus de cinq mille annĂ©es!

Le systĂšme apartheid a rapidement perturbĂ© (pourri?) le rĂ©gime politique sud-africain qui, bien que n’ayant toujours pas de dĂ©claration des droits de l’homme dans sa Constitution, se rĂ©clame de l’«État de droit» et du pluralisme dĂ©mocratique. En fait, cette libertĂ© de principe n’existe que dans la mesure oĂč l’on accepte toutes les implications de l’apartheid. Il faut toutefois noter que la presse Ă©crite a rĂ©ussi Ă  toujours prĂ©server son espace de libertĂ© malgrĂ© les tentatives de contrĂŽle (Publication and Entertainment Act de 1963) et les pĂ©riodes occasionnelles de censure. Les rapports entre le gouvernement et la presse sont souvent conflictuels, et l’ont Ă©tĂ© particuliĂšrement en 1977-1979 Ă  l’occasion d’un projet de loi finalement retirĂ©. En 1988, on comptait trente-neuf quotidiens ou hebdomadaires principaux, Ă©ditĂ©s en afrikaans, en anglais et en certaines langues vernaculaires. La presse de langue anglaise, qui se situe dans l’opposition, est, d’aprĂšs les statistiques officielles, la plus lue par l’ensemble des communautĂ©s ethniques. Sur ce plan de la presse politique, l’Afrique du Sud donne une leçon de pluralisme aux autres États africains.

4. Des bantoustans aux États noirs

Tandis que la séparation verticale des races concerne toutes les communautés, la politique des bantoustans ne vise que la communauté africaine, la grande majorité des non-Blancs. Mais, en trente ans, cette politique a subi des inflexions nombreuses et, à certains égards, elle demeure fluide. La création des bantoustans a été un pari qui apparaßt perdu en cette fin du XXe siÚcle.

Au dĂ©part, elle Ă©tait prĂ©sentĂ©e comme le volet positif de l’apartheid, la sĂ©grĂ©gation Ă©tant par dĂ©finition l’aspect nĂ©gatif destinĂ© Ă  disparaĂźtre Ă  terme une fois que les bantoustans seraient complĂštement structurĂ©s. Trois idĂ©es directrices inspiraient le systĂšme des bantoustans: dĂ©limiter l’espace territorial affectĂ© en exclusivitĂ© aux diffĂ©rentes ethnies bantoues, assurer le dĂ©veloppement dans le cadre d’une Ă©conomie essentiellement agraire, mettre en place une infrastructure administrative adaptĂ©e aux traditions de ces populations afin de leur permettre de disposer d’une rĂ©elle autonomie de gestion. Les bantoustans prenaient ainsi le relais des «rĂ©serves» africaines (environ 260) crĂ©Ă©es Ă  partir de 1850 Ă  l’époque oĂč les guerres cafres faisaient surgir au premier plan le problĂšme crucial de l’appropriation des terres par les colons blancs, principalement afrikaners. AprĂšs le Land Act de 1913 qui avait tentĂ© de dĂ©terminer la superficie globale idĂ©ale, une loi de 1936 avait fixĂ© «dĂ©finitivement» le chiffre total des terres Ă  allouer aux Bantous ainsi que les conditions du rachat par l’État aux colons des propriĂ©tĂ©s incluses dans ce schĂ©ma. Avec ce rachat, achevĂ© Ă  90 p. 100 en 1979, les ethnies bantoues disposent de 13,7 p. 100 de l’ensemble du territoire de la RĂ©publique, terres ancestrales qui ne sont pas toujours parmi les plus fertiles. C’est sur cette base qu’avait travaillĂ© la cĂ©lĂšbre commission Tomlinson dont le volumineux rapport publiĂ© en octobre 1954 proposait la crĂ©ation de sept ou huit bantoustans. Elle estimait que le projet Ă©tait viable mais Ă  condition que l’État fasse les Ă©normes investissements nĂ©cessaires Ă  la modernisation indispensable de l’infrastructure. Le rapport concluait Ă  un «acte de foi» et donnait en conclusion cet avertissement: «Le choix est clair: ou bien il faut accepter et relever le dĂ©fi, ou bien il faudra subir les consĂ©quences inĂ©vitables de l’intĂ©gration des Africains et des EuropĂ©ens dans une sociĂ©tĂ© mixte.»

C’est le Premier ministre Verwoerd (1958-1966) qui donne l’impulsion Ă  la crĂ©ation des bantoustans (ou Homelands ) malgrĂ© les critiques Ă©mises Ă  l’extĂ©rieur, et aussi dans certains milieux sud-africains blancs, contre ce projet de «balkanisation»: Ă  l’inĂ©galitĂ© du «partage» des terres entre Bantous et EuropĂ©ens s’ajoute en effet une fragmentation territoriale qui fait de certains bantoustans des États «parcellisĂ©s» Ă  l’extrĂȘme dont les morceaux sont entrecoupĂ©s par le territoire de la RĂ©publique. Le Transkei (capitale Umtata) fut le premier bantoustan crĂ©Ă© en mai 1963. Vaste comme le Danemark, peuplĂ© d’environ 1,5 million d’habitants appartenant essentiellement Ă  l’ethnie Xhosa, il offrait sans doute par son unitĂ© gĂ©ographique et par ses caractĂšres Ă©conomiques et culturels un terrain convenable pour cette expĂ©rience d’autonomie. Les autres bantoustans Ă  venir ne bĂ©nĂ©ficieront pas tous, tant s’en faut, de la mĂȘme situation. Cette politique pour Verwoerd rĂ©pondait Ă  deux objectifs principaux. D’une part rĂ©soudre Ă  terme le problĂšme de l’emploi dans le cadre de l’apartheid en dĂ©veloppant l’économie de ces «foyers nationaux» bantous (Ă  travers les investissements du Bantu Investment Corporation ) et en dĂ©centralisant au maximum les industries europĂ©ennes, leur installation Ă  la frontiĂšre des bantoustans (border industries ) devant permettre de trouver la main-d’Ɠuvre nĂ©cessaire tout en Ă©vitant l’émigration des travailleurs africains en zone blanche. D’autre part donner l’autonomie administrative aux ethnies africaines Ă  travers leurs propres institutions pour qu’elles assument leur plein dĂ©veloppement social et culturel tout en faisant partie de la RĂ©publique.

Cette conception initiale a pourtant fait place Ă  une Ă©volution diffĂ©rente, la politique des border industries s’étant rĂ©vĂ©lĂ©e irrĂ©aliste. Le dĂ©coupage, une fois achevĂ©, aboutit Ă  la crĂ©ation de dix bantoustans: Transkei , Bophuthatswana , Venda , Ciskei , KwaZulu , Qwaqwa , Lebowa , Gazankulu ; KaNgwane et KwaNdebele . Les quatre premiers citĂ©s sont devenus officiellement, entre 1976 et 1982, des «États noirs» indĂ©pendants, chacune de ces rĂ©publiques ayant son propre rĂ©gime constitutionnel et des rapports avec la rĂ©publique d’Afrique du Sud fondĂ©s sur des accords de coopĂ©ration.

L’O.N.U. considĂšre cette indĂ©pendance comme factice et par consĂ©quent «nulle et non avenue». Aucun État tiers n’a reconnu la personnalitĂ© internationale de ces nouveaux États. Il n’empĂȘche que l’accession Ă  la souverainetĂ© de jure de ces ex-bantoustans reprĂ©sente une novation fondamentale par rapport Ă  la conception, pour le moins floue et limitĂ©e, que s’en faisait Verwoerd lorsqu’il lança l’opĂ©ration. Il se pourrait que cette Ă©volution dĂ©bouche sur des situations inĂ©dites, ne serait-ce que par la prise de conscience des populations concernĂ©es de leur droit Ă  l’exercice effectif d’une souverainetĂ© qui, en l’état actuel, est effectivement plus thĂ©orique que rĂ©elle.

Quel avenir pour les bantoustans?

Par-delĂ  les critiques devenues habituelles (superficie, parcellisation, fertilitĂ©) des adversaires de l’Afrique du Sud, et par-delĂ  les arguments justificatifs dĂ©veloppĂ©s non moins habituellement par Pretoria, la question des bantoustans doit ĂȘtre replacĂ©e d’abord dans son cadre initial pour apprĂ©cier ses chances d’avenir. Dans le systĂšme de l’apartheid rigide – confortĂ© notamment par les lois de 1959, 1967 et celle de 1971 (Homelands Constitution Act) en ce qui concerne les bantoustans –, il s’agissait bien pour les gouvernants afrikaners d’organiser l’espace territorial sud-africain en le fragmentant en plusieurs «espaces politiques» qui seraient dĂ©finitivement et exclusivement «rĂ©servĂ©s» aux Noirs. Ainsi devait s’édifier avec le temps cette «constellation d’États» autour du noyau actif constituĂ© par la RĂ©publique sud-africaine (blanche). Il y avait lĂ  une logique politique et une gĂ©opolitique de l’apartheid en mĂȘme temps qu’une ethnogenĂšse (chaque bantoustan Ă©tant par principe Ă©difiĂ© Ă  partir du territoire ancestral d’une ethnie bantoue) correspondant effectivement Ă  l’objectif d’un «dĂ©veloppement parallĂšle et sĂ©paré» des races. Les limites des bantoustans Ă©taient donc au dĂ©part des «frontiĂšres de refoulement» (Michel Foucher) avant que d’ĂȘtre ou de devenir des frontiĂšres au sens juridique sur une longueur totale d’environ 8 000 kilomĂštres: soit des frontiĂšres intĂ©rieures ou plutĂŽt limites administratives pour les bantoustans, soit officiellement des «frontiĂšres internationales» en ce qui concerne les bantoustans devenus des États noirs. Mais le fait pour Pretoria, plus de trente ans aprĂšs le lancement effectif du systĂšme des bantoustans, de distinguer toujours – officiellement – les Africains des National States (littĂ©ralement États-nations) des Africains «en dehors des États-nations», cependant inclus Ă  des degrĂ©s divers dans l’orbite de la RĂ©publique sud-africaine, rĂ©vĂšle Ă  la fois la complexitĂ© du problĂšme et l’incertitude de l’avenir.

Une double Ă©volution est Ă  enregistrer au tournant de 1989-1990. S’agissant des six bantoustans autonomes, le gouvernement sud-africain s’efforce d’accĂ©lĂ©rer leur dĂ©veloppement Ă©conomique et la coopĂ©ration interrĂ©gionale, tout en soulignant que, malgrĂ© les retards et diffĂ©rences entre les uns et les autres, le produit national par tĂȘte y est (notamment au KwaZulu) parmi les plus Ă©levĂ©s, et de loin, du continent africain. Par une politique de rachat des terres blanches, le gouvernement s’est Ă©galement efforcĂ© – sans remettre en cause l’esprit de la loi de 1936 – de rĂ©duire la fragmentation de certains bantoustans afin de leur donner une «cohĂ©rence logique». Le nombre des «unitĂ©s territoriales» aurait ainsi Ă©tĂ© ramenĂ©, depuis 1975, de quatre-vingt-dix-huit Ă  vingt-huit... Quant aux quatre bantoustans devenus des États noirs entre 1976 et 1981 – et tous plus ou moins enclavĂ©s –, ils restent Ă©videmment trĂšs dĂ©pendants Ă©conomiquement de la rĂ©publique d’Afrique du Sud, avec laquelle ils sont liĂ©s par des accords d’indĂ©pendance, de coopĂ©ration et d’assistance technique. En somme, un rĂ©gime juridique trĂšs classique dans ce qui voudrait ĂȘtre un autre exemple de dĂ©colonisation rĂ©ussie (?): la rupture momentanĂ©e des relations diplomatiques dĂ©cidĂ©e en 1985 par le Transkei tout comme l’intervention (sollicitĂ©e) sud-africaine au Bophuthatswana en 1987 pour parer Ă  une tentative de coup d’État Ă©tant prĂ©sentĂ©es, prĂ©cisĂ©ment, comme des incidents normaux dans les relations internationales entre États souverains. Mais, et c’est cela qui fait question, depuis bientĂŽt dix ans la crĂ©ation des États noirs s’est arrĂȘtĂ©e. Le KwaNdebele, qui envisageait son indĂ©pendance pour dĂ©cembre 1986, y a finalement renoncĂ©. Et l’on sait que le KwaZulu, le plus puissant des bantoustans autonomes dirigĂ© par le chef Gatsha Buthelezi, rejette le statut de souverainetĂ© au profit d’un systĂšme politique multiracial Ă©tendu Ă  l’ensemble politique sud-africain. Va-t-on en rester lĂ ?

L’autre Ă©volution est plus importante parce qu’elle signe, en dĂ©finitive, l’échec du concept original de bantoustan. Loin d’aboutir Ă  une «sĂ©paration rĂ©sidentielle» totale entre les Bantous et les Blancs (ainsi que MĂ©tis et Asiatiques) dans un cadre juridique propre Ă  chacun des groupes raciaux – citoyennetĂ© (cf. Black States Citizenship Act, 1970), voire nationalitĂ© –, le systĂšme a rapidement dĂ©rapĂ© sous l’effet de la loi du nombre, des besoins de l’économie et des rĂ©sistances violentes ou pacifiques. Les travailleurs noirs dans les zones blanches, qui constituent prĂšs de 40 p. 100 de la population totale bantoue – ils ne devraient disposer pratiquement d’aucun droit politique ou autre dans le systĂšme d’apartheid rigide –, forment aujourd’hui ce qu’on appelle la catĂ©gorie des «Bantous urbanisĂ©s» ou «rĂ©sidents urbains permanents». D’oĂč le problĂšme dĂ©battu aujourd’hui, et dĂ©licat Ă  rĂ©soudre pour le gouvernement afrikaner, de l’élaboration d’un statut minimum (ou maximum?) pour ces Bantous qui, mĂȘme s’ils sont toujours supposĂ©s ĂȘtre rattachĂ©s Ă  un bantoustan ou Ă  un État noir d’origine, ne peuvent plus ĂȘtre ignorĂ©s sur le plan national ou considĂ©rĂ©s comme des migrants... permanents. En restituant, depuis 1986, la citoyennetĂ© sud-africaine Ă  tous les Bantous – y compris Ă  ceux des États noirs indĂ©pendants qui le souhaitent –, le prĂ©sident P. W. Botha a fait franchir Ă  la rĂ©publique d’Afrique du Sud un pas en arriĂšre... qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre un important pas en avant vers le changement: la communautĂ© bantoue retrouve l’assurance de rester «sud-africaine» quoi qu’il advienne du systĂšme des bantoustans alors qu’initialement – une fois la fragmentation territoriale achevĂ©e – seules les communautĂ©s minoritaires europĂ©enne, mĂ©tis et asiatique auraient conservĂ© cette citoyennetĂ©. La «doctrine Verwoerd» est bel et bien enterrĂ©e. Que vont devenir les bantoustans aprĂšs l’abolition de l’apartheid?

5. L’«aprĂšs-apartheid»

Pour l’Afrique du Sud, 1991 restera «l’annĂ©e sans pareille» puisqu’elle enregistre l’abolition «finale et sans condition» de l’apartheid.

En juin 1991, le parlement sud-africain supprime les trois lois-piliers de l’apartheid: le Population Registration Act de 1950, le Group Areas Act de 1950, et les deux Land Acts de 1913 et de 1936. Ce revirement complet de politique annoncĂ© en fĂ©vrier 1991 par le prĂ©sident Frederik De Klerk a surpris l’opinion sud-africaine et Ă©trangĂšre. Beaucoup n’y croyaient pas vraiment, notamment dans les milieux extrĂ©mistes de l’A.N.C. et du Parti communiste sud-africain, ainsi que dans les mouvements anti-apartheid Ă  l’étranger oĂč le discours rĂ©volutionnaire a le plus souvent Ă©tĂ© sans nuance si ce n’est paranoĂŻaque et, en fin de compte, sans grande prise sur le rĂ©el. La rĂ©publique d’Afrique du Sud vient, en tout cas, de tourner dĂ©finitivement une page de son histoire et il lui faut construire un avenir autre que celui qu’avaient tracĂ© – et promis – les architectes blancs de l’apartheid rigide.

La décennie 1980-1990

C’est au tournant de la dĂ©cennie et sous l’impulsion de P. W. Botha – qui fut successivement, entre 1978 et 1989, Premier ministre du prĂ©sident Vorster puis lui-mĂȘme prĂ©sident de la RĂ©publique sud-africaine – que s’est amorcĂ©e trĂšs progressivement la pĂ©riode de l’aprĂšs-apartheid. En aoĂ»t 1979, P. W. Botha avait alertĂ© une premiĂšre fois l’opinion en prĂ©sentant sa stratĂ©gie axĂ©e autour de «douze principes» parmi lesquels figurait la reconnaissance du multiracialisme et de la nĂ©cessitĂ© d’une «redĂ©finition» des rapports interethniques.

Sept ans plus tard, devenu prĂ©sident de la R.S.A., P. W. Botha se permettra d’affirmer (discours du 31 janvier 1986): «Nous avons extirpĂ© le systĂšme colonial dĂ©modĂ© du paternalisme ainsi que le concept dĂ©modĂ© d’apartheid.»

À cette date, en effet, plusieurs grandes lois du systĂšme apartheid ont Ă©tĂ© abolies ou sont en voie de l’ĂȘtre: mariages mixtes et immoralitĂ©; contacts sociaux et petty apartheid ; rĂ©gime des laissez-passer ou pass-books remplacĂ© par la classique carte d’identitĂ©; suppression du Job Reservation dans le domaine de l’emploi et du travail Ă  la suite des rapports des commissions Wiehahn et Riekert de 1979, et ouverture au syndicalisme multiracial.

Des amendements importants ont Ă©tĂ© apportĂ©s Ă  des lois discriminatoires, toujours en vigueur Ă  cette Ă©poque, qui en attĂ©nuent singuliĂšrement la portĂ©e (ainsi, malgrĂ© le Group Areas Act , la possibilitĂ© donnĂ©e aux Bantous urbanisĂ©s d’obtenir des locations de longue durĂ©e en zone rĂ©sidentielle blanche) et, en fait, annoncent Ă  terme l’inĂ©vitable abolition de la sĂ©grĂ©gation rĂ©sidentielle.

En 1983-1984, une nouvelle Constitution est adoptĂ©e, qui rĂ©insĂšre dans le circuit politique national les communautĂ©s mĂ©tisse et asiatique qui en avaient Ă©tĂ© dĂ©finitivement exclues, dans les annĂ©es 1959-1960, par le systĂšme d’apartheid rigide. MĂȘme si la majoritĂ© noire (bantoue) n’est pas concernĂ©e par ce changement constitutionnel, les rĂ©formes en cours suscitent des rĂ©actions qui sont la preuve la plus tangible de leur importance. Tandis que les adversaires de l’apartheid minimisent la portĂ©e de ces entorses Ă  l’apartheid, les Afrikaners les plus endurcis accusent le gouvernement Botha «d’en faire trop pour les Noirs». L’apparition de deux formations politiques (un Parti conservateur, C.P., et un Nouveau Parti national, H.N.S.) sur la droite du Parti national qui est au pouvoir confirme dĂ©sormais la rupture du consensus au sein de la communautĂ© europĂ©enne, et plus prĂ©cisĂ©ment au sein de la communautĂ© afrikaner.

Cette communautĂ© est de plus en plus tiraillĂ©e entre Afrikaners modĂ©rĂ©s «éclairĂ©s» (verligte ) et Afrikaners ultra-«crispĂ©s» (verkrampte ) dont rend compte tout un courant contemporain de la littĂ©rature de langue afrikaans. Et, lorsqu’en 1986 l’Église rĂ©formĂ©e hollandaise (N.G.K.) condamne Ă  son tour l’apartheid – en reniant en quelque sorte son interprĂ©tation traditionnelle de la hiĂ©rarchisation des races d’aprĂšs la Bible –, c’est tout un courant de pensĂ©e, un dogme sud-africain, qui s’écroule.

D’autres causes, Ă©videmment, ont contribuĂ© Ă  ce changement de «philosophie» politique. Il y a eu, certes, les quelque trente annĂ©es de lutte armĂ©e conduite principalement par la branche militaire de l’African National Congress (le Umkhanto We Sizwe , la «Lance de la nation») ainsi que par le P.A.C. (Pan African Congress ) et l’A.Z.A.P.O. (Organisation du peuple d’Azanie). MĂȘme si la rĂ©sistance armĂ©e bantoue Ă  l’apartheid n’a pas Ă©tĂ© politiquement trĂšs homogĂšne – elle a Ă©tĂ© parfois trĂšs divisĂ©e –, elle a pesĂ© d’un poids certain dans l’évolution du problĂšme sud-africain.

La diplomatie internationale a Ă©galement jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant: les accords de Nkomati et de Lusaka (1984) conclus entre la R.S.A. et respectivement le Mozambique et l’Angola ont ouvert une premiĂšre brĂšche dans le camp des États «de la ligne de front». La brĂšche s’est Ă©largie avec les accords de New York (dĂ©cembre 1988), signĂ©s entre l’Afrique du Sud, l’Angola et Cuba, qui conduisent Ă  l’indĂ©pendance de la Namibie (mars 1990) devenue État multiracial aprĂšs avoir connu l’apartheid.

Quant aux sanctions Ă©conomiques sĂ©lectives dĂ©clenchĂ©es en 1985-1986 par les États occidentaux (pas tous) et les États du Commonwealth pour faire pression commune sur la RĂ©publique sud-africaine, elles ont probablement pesĂ© d’un certain poids, mais davantage comme condamnation morale symbolique de l’apartheid que comme moyen de contrainte effective. À cette Ă©poque, selon les statistiques officielles, le commerce international sud-africain a connu une forte expansion.

Quel avenir?

L’abolition de l’apartheid pose la question du devenir de l’État sud-africain dont les fondements se trouvent littĂ©ralement remis en cause. À dĂ©faut de rĂ©ponse, on peut au moins Ă©voquer les trois problĂšmes principaux qui inquiĂštent la sociĂ©tĂ© sud-africaine au dĂ©but de 1992.

C’est d’abord celui de la paix civile et de la recherche d’un consensus minimal pour «organiser l’avenir»: la lĂ©galisation, en 1990-1991, de toutes les forces politiques et le retour des exilĂ©s et bannis suscitent aussi bien l’espoir que la mĂ©fiance, la volontĂ© de coopĂ©ration que l’affrontement. Tandis que le Front dĂ©mocratique uni qui avait militĂ© pour l’abolition de l’apartheid s’autodissout (aoĂ»t 1991), l’extrĂȘme droite afrikaner (A.W.B.) affirme que «les Blancs doivent se prĂ©parer Ă  la guerre» (dĂ©cembre 1991) et envisage la possibilitĂ© d’une «partition».

Au sein de l’African National Congress s’affrontent modĂ©rĂ©s et radicaux, sans parler des formations bantoues rĂ©volutionnaires, tels le P.A.C. et l’A.Z.A.P.O. Sur le terrain, la violence armĂ©e et les rĂšglements de compte entre militants noirs (ou/et mercenaires?) de mouvements politiques et ethniques opposĂ©s – notamment entre le mouvement Zoulou Inkatha et les autres forces bantoues – accumulent les victimes et, du coup, exacerbent les difficultĂ©s: par quel moyen ou par quelle procĂ©dure maintenir sinon amĂ©liorer les relations intercommunautaires dans un pays dĂ©sormais ouvert Ă  toutes les aspirations Ă©galitaires – et Ă  toutes les surenchĂšres?

Un second problĂšme, en dĂ©finitive plus grave que le prĂ©cĂ©dent, est celui des consĂ©quences Ă  tirer de la suppression du Group Areas Act , et de l’avenir des bantoustans. Les victimes de l’apartheid, tels les MĂ©tis et Asiatiques contraints par la loi sĂ©grĂ©gative de cĂ©der leur propriĂ©tĂ© ou fonds de commerce pour cause de «dĂ©localisation», auront-ils droit Ă  rĂ©paration ou Ă  rĂ©cupĂ©ration? On imagine assez bien qu’il faudra trĂšs longtemps pour attĂ©nuer les consĂ©quences Ă  terme des lois d’apartheid (propriĂ©tĂ©, Ă©ducation, travail, etc.), Ă  dĂ©faut de les effacer. Il y aura toute une pĂ©dagogie Ă  inventer, le cas Ă©chĂ©ant, pour tenter de remettre Ă  niveau la situation des intĂ©ressĂ©s. Mais, en ce domaine de «discriminations positives» (lois diffĂ©rentes en fonction du niveau culturel des populations), l’Afrique du Sud n’est pas le seul État concernĂ©. En revanche, elle l’est en ce qui concerne le sort de ces dix homelands , appelĂ©s ensuite bantoustans , dont quatre, en 1992, sont toujours officiellement des «États noirs indĂ©pendants» (Black States ) aux yeux de la seule Afrique du Sud.

La discrĂ©tion des statistiques sud-africaines Ă  leur endroit (population, activitĂ©s, niveau de vie, etc.) tĂ©moigne d’une prudence intĂ©ressĂ©e. Les projets de redĂ©coupage de l’État sud-africain en huit ou neuf «rĂ©gions Ă©conomiques» transgressant les limites-frontiĂšres des bantoustans existants semblent annoncer, Ă  plus ou moins long terme, leur disparition. Ce serait, alors, vĂ©ritablement la fin du «systĂšme apartheid».

Le troisiĂšme problĂšme, le plus immĂ©diat, est celui de l’adoption d’une nouvelle Constitution qui puisse satisfaire les aspirations des diffĂ©rentes communautĂ©s ethniques. Pour la majoritĂ© bantoue, le seul principe acceptable est celui de l’égalitĂ© politique et civique – one man, one vote –, c’est-Ă -dire le principe majoritaire. On en discute en cette pĂ©riode de transition dĂ©mocratique. Mais, sur le plan de la protection des droits de l’homme, l’accord est acquis. La prochaine Constitution de la RĂ©publique sud-africaine comportera (et ce sera la premiĂšre fois) une DĂ©claration des droits (Bill of Rights ) qui, inspirĂ©e des dĂ©clarations des dĂ©mocraties libĂ©rales, renvoie aussi Ă  la Charte des libertĂ©s (Freedom Charter ) adoptĂ©e en 1955 par le CongrĂšs du peuple de l’époque (A.N.C.), et qualifiĂ©e de «vision politique et constitutionnelle d’une Afrique du Sud libre, dĂ©mocratique et non raciale» (prĂ©ambule de la Charte).

Ces formules, plus ou moins oubliĂ©es, mĂ©ritent d’ĂȘtre rappelĂ©es alors que s’est rĂ©unie (dĂ©cembre 1991) la Convention pour une Afrique du Sud dĂ©mocratique (Codesa) reprĂ©sentant dix-neuf organisations politiques multiraciales, soit la plupart des mouvements engagĂ©s dans l’élaboration d’une nouvelle Constitution. «La Codesa – dĂ©clare Nelson Mandela au nom de la dĂ©lĂ©gation de l’A.N.C. – doit jeter les fondements permettant l’élimination de la domination, fondĂ©e sur des critĂšres raciaux, de l’apartheid.»

Quel parcours, politique et psychologique, a accompli l’Afrique du Sud entre la rĂ©union de la Codesa de dĂ©cembre 1991, qui tourne le dos Ă  l’apartheid, et la publication en 1950 du cĂ©lĂšbre et Ă©mouvant roman de Alan Paton Pleure, ĂŽ pays bien aimĂ© (Cry, the Beloved Country ), qui rĂ©vĂ©lait au monde occidental le systĂšme de l’apartheid!

apartheid [ apartɛd ] n. m.
‱ 1954; mot afrikaans, littĂ©ralt « sĂ©paration »
♩ SĂ©grĂ©gation des populations de races diffĂ©rentes, en Afrique du Sud (pratiquĂ©e officiellement jusqu'en 1990). « l'apartheid est l'expression institutionnelle de l'idĂ©ologie raciste coloniale la plus brutale » (Ziegler). — Par ext. « Un apartheid linguistique » (Le Monde, 1988).

● apartheid nom masculin (mot afrikaans signifiant sĂ©paration) SĂ©grĂ©gation systĂ©matique des populations de couleur, en Afrique du Sud. ● apartheid (difficultĂ©s) nom masculin (mot afrikaans signifiant sĂ©paration) Prononciation La prononciation [&ph85;&ph100;&ph85;&ph102;&ph104;&ph85;&ph94;&ph88;] est fautive. Il faut dire [&ph85;&ph100;&ph85;&ph102;&ph104;ɛ&ph88;], comme pour rimer avec aide. Orthographe Avec -th-. Genre Masculin : l'apartheid draconien qui rĂ©gnait en Afrique du Sud est aujourd'hui aboli.

apartheid
n. m. Ségrégation raciale institutionnalisée, qui fut pratiquée systématiquement en Afrique du Sud jusqu'en 1991.

apartheid [apaʀtɛd] n. m.
ÉTYM. 1954; mot afrikaans, littĂ©ralt « sĂ©paration », empr. au franç. Ă  part.
❖
♩ Hist. RĂ©gime de sĂ©grĂ©gation systĂ©matique des populations de races diffĂ©rentes, en Afrique du Sud (aboli en 1990-1991).
1 Une remarque d'abord : l'apartheid est l'expression institutionnelle de l'idéologie raciste coloniale la plus brutale, la plus traditionnelle.
Jean Ziegler, Main basse sur l'Afrique, p. 157.
2 ma peau ne désarmera
ni de gré ni de force
je casse j'infirme l'Apartheid
j'annule en moi leur complot
pour que soit annulé ailleurs
en d'autres l'agenouillement (
)
Édouard Maunick, Fusillez-moi.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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